Patrick De Meerleer à Lourmarin

Un écrivain-paysan dans la cour des grands

Comment a-t-il osé venir présenter son dernier livre devant un parterre d’intellectuels aguerris, spécialistes d’Albert Camus, réunis dans le Vaucluse pour les 38èmes Journées Internationales de Lourmarin ? Par quel hasard a-t-il quitté ses terroirs du Bourbonnais ou des Pyrénées pour aller visiter l’autre rive de la Méditerranée ?

Ce faisant, Patrick De Meerleer est entré par effraction dans les milieux littéraires universitaires, tout comme nos fondateurs écrivains paysans avaient déclaré vouloir entrer par effraction dans le milieu très fermé de la littérature.
Et il s’en est tiré avec brio.

Alors que l’après-midi avait débuté par un savant exposé sur l’Etranger, très certainement fort intéressant pour ceux qui ont su s’adapter au ton monocorde ecclésiastique et deviner les mots estropiés par les ratés d’un micro mal réglé, le sourire et le timbre clair de Patrick ont éveillé l’assistance. Il s’est présenté comme fils de paysans et lui-même forestier, et les amphithéâtres livides sont devenus clairières ombragées. Le ton était donné. Avec humilité, n’hésitant pas à répondre « je ne sais pas » aux questions pour lesquelles ses recherches n’avaient pas abouti, peu à peu il a conduit le public sur les chemins qu’il connaissait bien, suscitant intérêt et étonnement.

Patrick à la tribune, à gauche sur la photo

Sa recette ? En voici les ingrédients :

  1. Comme pour beaucoup d’entre nous, une admiration inconditionnelle pour l’œuvre camusienne depuis sa jeunesse.
  2. La rencontre voici une dizaine d’années, de sa compagne Michèle, que nous connaissons bien, descendante de la famille Germain, dont Louis fut, en Algérie, l’instituteur du petit Albert avant de devenir l’ami du grand Camus.
  3. Un travail d’investigation acharné qui l’a conduit, au fil des ans, à se procurer confidences, photos et correspondances inédites.
  4. Il ne restait « plus qu’à » ordonner tous les éléments récoltés pour en faire un ouvrage original, la biographie de Louis Germain, instituteur et père spirituel d’Albert Camus, aux éditions Domens.

Mais ce livre ne se limite pas à une biographie historique. En nous permettant de mieux connaître la vie, et par conséquent, la personnalité de Louis Germain, Patrick donne un éclairage particulier sur celle de l’écrivain, soulignant ses ambiguïtés et sa complexité, n’hésitant pas à bousculer parfois quelques idées reçues.

Par exemple, pour la petite histoire, n’est-il pas amusant que l’auteur de l’Homme révolté, continue de nommer « Monsieur » son ancien instituteur dont la sévérité mémorable ne serait plus tolérée aujourd’hui, alors que ce dernier continue à s’adresser au lauréat du Prix Goncourt en l’appelant « mon cher petit » ? Une simple tendre complicité, me direz-vous, mais qui interpelle malgré tout.

On ne peut également que s’interroger sur ce lien indéfectible, véritable fil rouge qui relie Alger à Stockholm bien au-dessus des aléas de l’existence, permanence dans la confusion.

Au fil des anecdotes, des questions de la salle et des commentaires, cette intervention a éveillé la curiosité des amis de Camus qui ont salué avec enthousiasme l’arrivée de ce nouveau livre dans leur collection.

Bravo Patrick !

Certains me diront : Pourquoi consacrer un article sur un ouvrage purement littéraire, fort éloigné des romans de terroirs dont s’enorgueillit l’AEAP ?

Parce que cet ouvrage met aussi en lumière la démarche même de l’écriture paysanne, cette volonté d’échapper à un milieu difficile, quelquefois misérable, pour s’en élever par la réflexion, la philosophie ou par l’art. N’est-ce pas ce qui a guidé l’enfant de la rue que fut Camus, sous l’impulsion de son maître ? N’est-ce pas ce qui a poussé Patrick à réaliser cet ouvrage ? N’est-ce pas la raison même d’exister des écrivains et artistes paysans ?

A Lourmarin, en ce 21 octobre, une fois de plus, j’ai été fière de l’association que j’ai l’honneur de présider.

Jacqueline Bellino

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