Un beau texte de Michel Charmasson, nouveau membre de l’AEAP

Pour info je serai en exposition le 29 mars
L’ombre, matrice secrète de la lumière
Nous traversons une époque où les ténèbres et la clarté s’affrontent en un combat que nous croyons devoir trancher. Les esprits se crispent, les peurs prolifèrent, et nous invoquons un monde de lumière comme on appelle un sauveur. Paradoxe plus profond qu’il n’y paraît : plus nous réclamons la pure clarté, plus nos âmes s’obscurcissent de pensées noires. Ce décalage n’est pas un hasard. Il est un symptôme.
Ce que la terre enseigne à l’initié
Depuis la nuit des temps, les mystères nous parlent d’une vérité que les modernes ont oubliée : la vie naît dans l’ombre. Elle émerge des abysses océaniques où les premiers souffles se sont formés dans l’obscurité absolue. Elle pulse dans la densité des forêts primaires. Elle germe dans la terre noire et fertile – cet humus dont nous tirons notre humanité même, puisque humus et humain partagent la même racine.
Les anciens savaient ce que nous avons recouvert d’oubli : le grain doit mourir dans la terre pour porter du fruit. La graine ne craint pas l’obscurité ; elle l’épouse, s’y abandonne, et c’est de cette étreinte avec les ténèbres que jaillit la tige qui cherchera la lumière. Sans cette descente préalable, point d’élévation.
Notre souffle même, cet oxygène qui nous maintient en vie, provient de l’obscurité féconde des sols que nous foulons sans voir. Les arbres, ces géants qui tendent leurs branches vers le ciel, plongent leurs racines dans les ténèbres nourricières. La canopée ne s’élève que parce que l’arbre sait s’enfoncer. C’est la loi du vivant : la profondeur conditionne la hauteur.
Pourtant, l’homme persiste à n’incarner la vie que par la lumière – espoir, pureté, élévation – comme s’il pouvait exister une cime sans racines, un fruit sans terre, une flamme sans matière qui la nourrisse.
Le savoir des gardiens du seuil
Pourquoi cette vérité élémentaire reste-t-elle l’apanage de quelques-uns ? Les scientifiques des sols, ces nouveaux mystiques de la terre, savent que l’humus est plus vivant que tout ce qui s’agite à sa surface. Les gardiens des traditions originelles, peuples de la nuit et de la forêt, n’ont jamais cessé de vénérer ce qui vient de l’ombre. Mais le monde moderne, épris de transparence et de blancheur, a relégué ces savoirs aux marges.
Il a fallu que les artistes – ces passeurs entre les mondes – viennent nous rappeler ce que nous refusons de voir : nous venons de la terre, nous y retournons, et entre-temps nous l’oublions. Les traditions spirituelles elles-mêmes, Bible, Coran, textes sacrés, associent la vie à la lumière. Mais que sont les quarante jours du Christ au désert, la nuit de la Passion, la descente aux enfers, sinon des traversées obligées de l’ombre ? Que sont les ténèbres extérieures des mystiques, sinon le creuset où l’âme se purifie ?
La lumière des Écritures ne se donne qu’à ceux qui ont affronté la nuit. Moïse ne reçoit les Tables qu’après l’ascension de la montagne brumeuse ; le Bouddha n’atteint l’éveil qu’après avoir vaincu les armées de Māra dans l’obscurité de sa propre psyché. Partout, le même enseignement : l’ombre précède et prépare la lumière.
Le leurre des faux lumineux
Il est temps d’en finir avec l’opposition stérile entre ceux qui se proclament « êtres de lumière » et ceux qu’ils relèguent dans les ténèbres du jugement. Combien de donneurs de leçons, sur les réseaux sociaux, précipitent leur verdict sans recul ni analyse, oubliant que toute âme porte sa part d’ombre ? La meute numérique traîne au pilori sans savoir que le gibier d’aujourd’hui pourrait être le chasseur de demain.
Comment juger sans connaître le contexte ? Les faits, seuls, peuvent mentir – et mentent toujours quand on les isole de leur terreau. Le pire est souvent à venir : le fourbe, l’imposteur, le manipulateur se tient généralement sous les projecteurs, paré des plus beaux atours. L’habit de lumière est aussi celui du séducteur, du charlatan, du tyran qui sait captiver les foules.
L’histoire nous l’enseigne : les pires ténèbres ne sont jamais là où on les attend. Elles n’habitent pas les bas-fonds, mais les palais ; pas les marginaux, mais les bien-pensants qui se croient purs. L’ombre que nous projetons sur l’autre est toujours celle que nous refusons de voir en nous.
La psyché et ses profondeurs
Les initiés de la psyché, de Jung à Hillman, nous ont appris que l’ombre n’est pas un ennemi à abattre mais une part de nous-mêmes à intégrer. Chaque être humain porte en lui une zone d’ombre – son histoire, ses erreurs, ses failles, ses désirs inavoués. C’est le prix de la conscience. L’« homme de lumière » érigé en modèle inaccessible n’est qu’une image, un reflet sans substance.
Accepter sa part d’ombre, c’est s’accepter pleinement. C’est reconnaître que nous ne sommes pas des anges déchus mais des humains incarnés. La véritable élévation ne consiste pas à nier ce qui est bas en nous, mais à le transformer. L’alchimie intérieure, celle des vrais sages, ne jette pas le plomb, elle le transmue en or.
L’être humain nie volontiers cette part sombre. À force de se croire uniquement lumière, il se place au-dessus des autres, juge son voisin, oublie sa propre fragilité. Mais ce faisant, il se coupe de ses racines, de son histoire véritable. L’arbre qui refuse ses racines se dessèche.
Apprendre de nos erreurs exige du courage : regarder notre ombre sans peur, nous y confronter, y puiser une connaissance plus juste de nous-mêmes. C’est dans cette confrontation que naît la véritable force.
Le miroir brisé de la société
Notre société, aujourd’hui, se blottit dans les extrêmes pour éviter de se regarder. Plus de place pour le dialogue, plus de lenteur dans l’échange – seulement des joutes verbales où l’on prend position, où l’on affirme, où l’on cherche à convaincre sans jamais écouter. L’autre n’est plus un interlocuteur, il devient un camp adverse, un ennemi à abattre.
En refusant notre part d’ombre, nous projetons sur autrui ce que nous ne voulons pas reconnaître en nous-mêmes. La radicalité devient un refuge identitaire, une forteresse contre l’angoisse de notre propre complexité. Là où la parole devrait apaiser, elle attise. Là où le débat devrait relier, il fracture.
Les tensions ne se résolvent plus, elles s’endurcissent ; les conflits ne se discutent plus, ils s’arment. La diplomatie s’efface au profit de la force, comme si reconnaître sa vulnérabilité – individuelle ou collective – était devenu un aveu de faiblesse. Pourtant, c’est précisément ce refus de l’ombre qui nourrit la violence. Ce que l’on nie en soi revient toujours, amplifié, dans le monde.
Retrouver le chemin des profondeurs
Comment dès lors accorder sa confiance quand tout n’est que compétition ? Même le sport, ce dernier refuge du jeu, a perdu son rapport simple aux choses de la vie. La performance a tué la grâce, le classement a remplacé la fraternité.
Redonner de l’importance à ce qui vient de l’ombre, c’est nous replacer face à nos choix, nos mots, nos ambitions. C’est refuser le culte exclusif de la lumière et des apparences, pour retrouver des valeurs humaines profondes – celles que préservent encore les cultures liées à la terre, à la nuit, à la profondeur.
Les peuples premiers n’ont jamais cessé d’honorer l’ombre. Leurs chamans descendent aux enfers pour en ramener des visions. Leurs mythes parlent de mondes souterrains d’où surgit la vie. Leurs initiations exigent la traversée des ténèbres avant la renaissance à la lumière.
Nous avons tant à réapprendre d’eux. Non pas un retour en arrière, mais une réintégration de ce que notre quête effrénée de clarté a laissé dans l’oubli.
Vers une lumière qui relie
Car c’est peut-être en réhabilitant l’ombre – en nous-mêmes comme dans nos sociétés – que nous pourrons retrouver le chemin d’un siècle des Lumières apaisé. Non pas ces Lumières triomphantes qui ont voulu tout éclairer, tout maîtriser, tout posséder, au risque d’aveugler. Mais une lumière qui ne nie pas, qui ne s’impose pas, qui ne conquiert pas.
Une lumière qui éclaire à partir de ce qui a été compris, accepté et transformé. Une lumière capable de traverser les frontières, non pour dominer, mais pour relier. Une lumière qui sait d’où elle vient – de la terre, de l’humus, de l’humain – et qui n’oublie jamais que sa clarté n’a de sens que parce que la nuit existe.
Les mystères antiques l’enseignaient aux initiés : la lumière ne se reçoit qu’après avoir traversé les ténèbres. Les épreuves d’Éleusis, les rites de Mithra, les initiations égyptiennes exigeaient tous cette descente préalable. Parce qu’ils savaient que seule l’ombre éprouvée peut enfanter une lumière qui ne soit pas illusion.
Nous sommes aujourd’hui comme des initiés qui auraient oublié l’épreuve. Nous voulons la lumière sans le voyage, la sagesse sans l’expérience, la paix sans le conflit traversé. Mais il n’est pas de résurrection sans passion, pas de Pâques sans Vendredi saint, pas de lumière sans les ténèbres qui l’ont rendue possible.
Alors honorons l’ombre. En nous, autour de nous, dans nos sociétés fracturées. Acceptons-la non comme un ennemi mais comme une matrice. Et peut-être alors, de cette terre noire et fertile, verrons-nous enfin surgir une lumière plus juste – une lumière qui ne juge pas, n’exclut pas, ne méprise pas, mais qui intègre, comprend et transcende.
Une lumière digne de ce nom.

Note sur les sources d’inspiration de cette version :
  • La psychologie des profondeurs (Jung, l’ombre, l’individuation)
  • L’alchimie (la transformation, la nigredo, la descente)
  • Les traditions mystiques (la nuit obscure de Jean de la Croix, les descentes aux enfers)
  • La philosophie présocratique (le devenir, l’unité des contraires)
  • Les savoirs traditionnels (le lien humus-humanité, les rites initiatiques)
  • La critique sociale (la projection, la radicalité comme défense)

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