Cérémonie d’hommage à Chantal Olivier

Chantal Olivier, notre amie et ancienne présidente, est décédée le 27 mai dernier. La cérémonie d’hommage s’est tenue ce lundi 8 juin. Nous étions nombreux à y participer. Vous trouverez ici le discours de Jacqueline Bellino qui lui avait succédé à la direction de notre AEAP.

 

Chantal rêvait de nature, elle a suivi Christian à Corboin, et c’est la terre qui l’a prise.

Elle dit :

« Sa couleur est montée

Pour entrer dans ma peau

Son mouvement a battu

À la place de mon cœur »

Jean Robinet écrit dans la préface du tome 1 de Chemins Faisant, le premier recueil de poésie de Chantal :

« N’être pas née à la terre, mais avoir été conquise par elle. Avoir accepté sans remords ses servitudes, ses fatigues, les bas revenus et donc les privations. Monter sur le tracteur, tailler les cassis, désherber les fraises. Se coucher tard, se lever tôt, élever ses enfants et, parce que le grain qui germe, la bouture qui reprend, apportent des joies intenses, être heureuse de son choix. »

Dans le tome 2 c’est Rose-Marie Lagrave qui nous dit :

« Chantal Olivier se laisse enchanter par le plaisir esthétique de la nature, comme si, délestée de la courbature de son corps penché inlassablement vers la terre, elle redécouvrait les délices et les moirures d’une nature infinie. Son regard s’ouvre et se dilate pour embrasser une nature bien au-delà des champs et du village pour happer et se nourrir des richesses d’un cosmos poétiquement exploré. »

Ensorcelée par la terre, Chantal succombe aux merveilles qui la fascinent : la forêt, un coucher de soleil, l’odeur de l’automne, un champ de cassis, le souffle rauque des vaches la font chavirer, l’étouffent, la submergent. Elle implose d’amour, se fond dans son environnement et elle devient paysanne jusqu’au plus profond d’elle-même. Alors nait le besoin d’écrire pour se libérer, pour crier à la face du monde son trop-plein d’émerveillement. Elle rêve de sortir d’elle-même pour atteindre les étoiles et en même temps se heurte à ses limites.

Et Jean Robinet poursuit :

« Avoir des ailes qui porteraient vers l’infini mais les sentir paralysées, être consciente de l’impossibilité de les déployer à leur mesure. »

 Alors elle écrit avec ses tripes, avec de la glaise, avec le sang du cassis ; ses poèmes hurlent dans le désert.

Un écho lui revient. Il porte la voix de Jean Robinet, le grand écrivain-paysan bourguignon.

Il l’a entendue, il la découvre et il la reconnaît. Impressionné par la puissance de ses mots il va la conduire vers la toute jeune Association des écrivains-paysans qu’il vient juste de fonder à Plaisance du Gers en 1972. Elle y découvrira ceux et celles qui deviendront ses amis : Jean-Louis Quéreillahc, Claude Chainon, Rose-Marie Lagrave et tant d’autres, avec lesquels elle pourra partager son amour de la terre et de l’écriture.

Sa reconnaissance est infinie et elle va s’engager dans l’association corps et âme, dans la mesure où ses occupations vont le lui permettre ; elle y consacrera sa vie pendant un demi-siècle par un engagement indéfectible, à la mesure de sa passion. Désormais Chantal portera à bout de bras deux familles : la famille Olivier et l’AEAP où elle occupera les fonctions de secrétaire, vice-présidente, puis présidente pendant 10 ans, tâches qu’elle accomplira avec une grande rigueur sans pour autant se limiter à la gestion administrative. Son but est aussi de faire de l’AEAP un tremplin.

Un tremplin pour encourager les femmes à oser se révéler par l’écriture. Je la cite :

« Les écritures des femmes (…) laissent toujours une grande place [à la nature], ayant à son égard une sensibilité particulière qui dépasse la simple observation visuelle en déclenchant chez elles des émotions reliées à l’amour dans toutes ses dimensions. Elles sont pour la plupart réceptives aux éléments cosmiques. »

Mais aussi pour faire connaître, reconnaitre et inscrire les écritures paysannes dans le domaine de la littérature en leur restituant leurs lettres de noblesse.

C’est ainsi qu’elle publie en 2017 un ouvrage co-écrit avec Claude Chainon, Vice-Président de l’AEAP, Les écritures paysannes, De l’utopie à la réalité.

Elle écrit dans sa préface :

« La terre a toujours été le centre de gravité de la gent paysanne ; elle porte le témoignage de ceux qui l’ont façonnée, de tous ceux qui se sont engagés pour qu’elle garde une présence éternelle. Elle dit la vie de ceux qu’elle a nourris ; elle témoigne du labeur de ses commis de la terre, elle donne sens à leur existence. Les écritures paysannes sont là pour attester ces liens forts. Il nous incombe à nous, écrivains-paysans, de laisser trace d’une mémoire à partir de laquelle se construit année après année cette société qui, nous le croyons, se bâtira encore demain avec des paysans ».

Cette œuvre sera l’aboutissement de son engagement à l’AEAP. Elle permettra d’assurer après son départ la transmission qui lui tenait tant à cœur.

Tu peux maintenant partir en paix Chantal et rejoindre ainsi dans ton voyage cosmique Edgar Morin que tu aimais au point de ne manquer aucune des conférences qu’il donnait au festival du livre de Mouans-Sartoux. Edgar Morin qui disait :

 « La vie émerge […] comme émanation et création de la Terre […] la Terre est le berceau de la vie. », une phrase qui faisait écho à un poème tiré du Courrier des écrivains-paysans de 1946 que tu te plaisais à citer :

« Au commencement il y a la terre

A la fin il y a la terre

Il y a la terre derrière et devant

La terre seule commande

Ecrivains-paysans, pensez-y toujours ».

Je laisserai le mot de la fin à Jean-Louis Quéreillahc :

« Dans le ciel, pourtant chargé d’orages menaçants pour l’A.E.A.P., Chantal Olivier, en poète et en « paysanne-courage » a découvert et fait briller une étoile…une étoile qui disait dans un scintillement qu’il fallait garder foi en la Terre, à ses hommes et à leur avenir.

C’est à cette étoile que la littérature paysanne doit accrocher ses charrues. »

Désormais, très chère Chantal, c’est vers cette étoile que se porteront notre regard et notre cœur pour te retrouver.